Du grand cinéma : l’imparfait chez Marc
L’imparfait en grec, comme en français d’ailleurs, est le temps de l’inaccompli, le temps de l’action en train de se dérouler ou celui de la description. C’est l’aspect duratif qu’il partage avec le présent, auquel il emprunte son radical. Nous nous souvenons que pour conjuguer un verbe à l’imparfait il suffit d’ajouter au radical du présent l’augment et les terminaisons passées. Il se distingue donc nettement de l’aoriste, qui avec son radical propre, exprime la succession des faits en ramenant l’action à un simple point dans le temps.
Cependant ce temps de l’inaccompli se rencontre fréquemment dans un récit à la place de l’aoriste, ce qui peut surprendre. Cet usage existe chez Marc et laisse souvent le traducteur assez perplexe. C’est la raison pour laquelle certains exégètes ont considéré, avec la sévérité d’un vieux maître d’école, que Marc ne savait pas employer les temps du passé. Un examen approfondi de son style révèle pourtant une cohérence intéressante, quoique non systématique – est-il rien de systématique en grec ? – qui reflète une attention particulière à la dimension picturale des scènes qu’il nous présente tout au long de son évangile. Étudions ensemble les différents emplois de ce temps dans le second évangile.
Son aspect duratif lui permet d’être utilisé avant tout pour la description, notamment d’un cadre. C’est là sa valeur la plus courante. Un premier exemple : toute la foule, prête à écouter la parabole des grains semés en terre, « était, ên (ou êsan selon la variante retenue), près de la mer, sur la terre » (4.1). Quelques versets plus loin (4.5), l’évangéliste décrit la route pierreuse, « là où il n’y avait, eichen, pas beaucoup de terre ». Son corollaire c’est l’expression de l’état d’âme, du sentiment. Nous voyons à maintes reprises les disciples du Christ ou les spectateurs d’une scène miraculeuse étonnés ou effrayés : ethambounto, ephobounto (10.2). Ce qui est intéressant est le choix de l’imparfait là où l’aoriste est souvent employé dans son aspect inchoatif. Par exemple, après la guérison du paralytique, chez Matthieu (9.8), les foules « eurent peur ou prirent peur », ephobêthêsan. L’aoriste ici ne ramène pas le sentiment à un point dans le temps mais en marque la naissance. L’imparfait au contraire n’envisage ni le début ni la fin : avec lui nous voyons les disciples bouche bée, saisis. Il y a comme un arrêt sur image, une dimension picturale : l’auteur cherche ici à donner à voir plutôt qu’à raconter.
Et c’est ainsi que l’on en vient à ce bel emploi, que Flaubert affectionnait particulièrement aussi, de l’imparfait de narration. Notre évangéliste se plaît à rompre avec la succession mécanique et bien rythmée de l’action, celle des aoristes, pour marquer des ralentissements, des slow motion. Vous me pardonnerez cet anglicisme, car cette expression est la plus adaptée. Il y a bien en effet une dimension cinématographique chez Marc. Nous sommes des spectateurs et nous voyons les scènes se mettre en place, les foules en train de s’assembler pour écouter Jésus. « On venait, êrchonto, à lui de tous côtés (1.45) ». « Au soir venu, après que le soleil se fut couché, on lui apportait, éphéron, tous ceux qui allaient mal et qui étaient possédés (1.32). Le présent a la même valeur, mais il actualise davantage. « Une foule nombreuse se rassemble, sunagetai, devant lui » (4.1). N’oublions pas que cet aspect duratif du présent, qui est celui de l’imparfait, existe toujours aux autres modes (infinitif ou participe notamment). Ainsi découvre-t-on une autre scène (9.14-15) en ces termes (la traduction sera moins recherchée et visera ici à mieux saisir la structure grecque) : « Et se dirigeant vers les disciples, ils virent une foule nombreuse autour d’eux et des scribes en train de disputer, suzêtountas, avec eux. Et aussitôt toute la foule, (…), fut frappée d’étonnement et en courant, prostréchontes, le saluait, êspazonto. » Le dernier imparfait sonne faux en français, surtout à côté de l’adverbe « aussitôt ». Les traducteurs modernes peuvent le rendre par un passé simple, telle la BJ : « Ils accoururent pour le saluer » ; d’autres cherchent à garder l’aspect visuel par des formules plus variées : « On accourait, on le saluait » (Osty-Trinquet) ; « et l’on accourait pour le saluer » (TOB), « ils courent au-devant de lui le saluer » (Sr Jeanne d’Arc). Cela donne beaucoup de relief au récit, accentuant l’aspect visuel – et émouvant – de ces rassemblements. Émouvant, mais aussi fortement dramatique, comme quand nous voyons l’esprit muet, tombé par terre, qui « s’y roulait en écumant (BJ), ékuliéto aphrizôn », ou plus haut les vagues en train de se fracasser sur le bateau (4.37).
Les gestes, retranscrits dans leur dimension cursive, aident également à créer un caractère, à portraiturer les personnages. En 2.13, nous lisons : « Et il se rendit de nouveau du côté de la mer ; toute la foule venait, êrchéto, à lui et il l’instruisait, édidasken ». Trois manières de traduire sont possibles : garder l’imparfait, quoique disruptif dans le style, mettre au passé simple, « et il l’instruisit », ou y voir une dimension inchoative, « il se mit à les instruire ». Cette dernière manière est proposée par certains grammairiens, et systématisée par d’autres. C’est en réalité un mélange des trois. L’évangéliste conclut un récit en ouvrant sur une action appelée à durer. Mais plus qu’une action, c’est la figure de Jésus enseignant qui nous est dévoilée ; plus haut, c’est la belle-mère de Simon dévouée dans le service après que sa fièvre l’a quittée (1.31) ; ce sont les disciples de Jésus que nous voyons enfin à l’oeuvre en 6.12-13. Voici comment je propose de saisir cette valeur dans ces trois passages (traduction difficile à garder toutefois) : « Et le voilà qui enseignait », « et la voilà en train de servir », « et les voilà qui chassaient de nombreux démons… ».
Le dernier aspect que nous pouvons relever dans les imparfaits de Marc concerne les verbes de parole. Là aussi il remplace un aoriste. Les grammaires font généralement état d’une synonymie parfaite entre élégen (il disait) et eipen (il dit) mais l’usage dans notre évangile révèle bien souvent beaucoup d’émotion dans l’imparfait. Le traducteur devra être vigilant, car dans ce cas garder le même temps français peut parfois créer un contresens en donnant l’impression qu’il s’agit d’une parole habituelle, d’une pensée. C’est avec l’imparfait que les Pharisiens nous sont montrés en train de chercher à piéger Jésus : ils « lui dirent, élégon : Vois ce qu’ils font pendant le Sabbat » (2.24). Plus bas (4.10), dans un autre contexte, nous voyons les disciples discuter avec Jésus : ils « l’interrogèrent », êrôtôn, et Jésus « leur dit, élégén autois, c’est à vous que le Royaume de Dieu est donné ». L’imparfait nous dévoile la confiance attentive des disciples ainsi que l’attitude majestueuse et humble, autoritaire et bienveillante du Christ enseignant. Et quand enfin il dialogue avec le démon gérasénien (5.8), nous découvrons, avant la parole libératoire, dans le simple élégén, son calme et l’autorité sûre qu’il possède. Les traductions françaises et même anglaises ne sauraient rendre ici toutes les nuances que possède le texte grec.
L’imparfait, parce qu’il évoque une action en cours d’accomplissement, a donc cet aspect visuel, cinématographique avant l’heure. Il ajoute aux gestes ou aux attitudes évoqués une charge émotionnelle subtile et donne à un évangile de Marc, pourtant très narratif et très rapide (en témoigne une omniprésence de l’adverbe « aussitôt », euthus), une dynamique plus mesurée, plus élastique, plus respirante ; il permet de jouer sur le rythme grâce à la fructueuse complémentarité qu’il entretient avec l’aoriste et offre à la contemplation du lecteur de belles icônes.
Encadré
On peut s’entraîner en admirant l’emploi des temps dans l’épisode de la tempête apaisée (4.37 sqq), ou celui des graines semées (4.3-9)