Les cinq ouvrages du corpus johannique répondent à une stratégie de communication délibérée et obéissant à des lois clairement énoncées...

La complexité du parcours historique accompli par la communauté johannique suggère que la rédaction des livres se sera elle-même déroulée sur une longue période de temps, avec tout un jeu de reprises et relectures menées en lien avec les situations vécues successivement.

Des versions successives ? Pour le seul évangile " selon saint Jean ", il paraît quasi assuré que les deux principales localisations (Palestine avant 70 ; Éphèse à la fin du siècle) auront profondément marqué la rédaction, au point que certains auteurs aujourd’hui n’hésitent pas à considérer que l’édition dernière aurait pu consister à rassembler et harmoniser deux versions successives. Ainsi s’expliquerait l’existence de nombreux doublets, non seulement dans le détail du texte mais déjà au niveau d’unités plus larges, telles les deux explications distinctes de la multiplication des pains (les deux parties du discours sur le pain de vie : 6, 26-51a ; 51b-58) ou du lavement des pieds (dialogue de Jésus avec Pierre : 13, 6-11 ; puis discours adressé à l’ensemble des disciples présents : 13, 12-17).

De même, pour l’Apocalypse, il paraît possible d’envisager deux moutures du même ouvrage, avec un premier noyau contemporain de Néron et de larges amplifications du temps de Domitien.

Enfin, pour la Première épître, il n’est pas davantage assuré qu’elle soit d’un seul jet : le style répétitif plaide plutôt en faveur d’une rédaction étalée dans la durée, telle une méditation poursuivie à l’école du Presbytre et dans la continuité de son enseignement.

L’épaisseur historique des livres. L’histoire rédactionnelle du Quatrième évangile ainsi que – mais dans une moindre mesure – celles de la Première épître et de l’Apocalypse ont déjà donné un bon nombre de résultats. De telles études conservent tout leur intérêt et peuvent encore gagner à l’expression de nouvelles hypothèses. De toutes les façons, les " modèles " proposés en la matière prétendent moins décrire exactement une réalité historique, au demeurant invérifiable, que suggérer des clés permettant de se faire une certaine idée d’un processus autrement complexe.

Au-delà du seul intérêt pour la reconstitution des situations vécues par le christianisme ancien, le lecteur des écrits johanniques y aura gagné un sens plus aigu de " l’épaisseur " historique des livres, donc une plus grande attention à la richesse sémantique de textes susceptibles de croiser plusieurs horizons de lecture. Une telle précaution doit être maintenue, à condition qu’elle ne revienne pas à démanteler les livres, voire les textes de l’ordre du chapitre ou de la péricope, en un certain nombre de morceaux courts, quasiment autonomes et pratiquement libres de toute stratégie littéraire globale.

Approche narrative. L’exégèse historico-critique est parfois trop exclusivement centrée sur la recherche des sources et l’étude de la genèse des textes. En revanche, l’intérêt actuel pour les textes bibliques en tant qu’œuvres littéraires de plein droit invite à considérer chacun des cinq ouvrages du corpus johannique comme un livre à part entière, répondant à une stratégie de communication délibérée et obéissant à des lois clairement énoncées.



© Yves-Marie Blanchard, SBEV / Éd. du Cerf, Cahier Évangile n° 138 (décembre 2006), "Les écrits johanniques", pages 30-31.