Que penser de l'accusation d'anti-judaïsme lancée contre Matthieu ?

Que penser de l'accusation d'anti-judaïsme lancée contre Matthieu ? On s'aperçoit maintenant qu'elle pèche par anachronisme. Les deux grandeurs en présence, le judéo-christianisme de Mt et le judaïsme d'obédience pharisienne sont l'un comme l'autre, l'un au même titre que l'autre, des émanations de la nébuleuse juive d'avant l'an 70. Ils sont l'un comme l'autre des rejetons du judaïsme du second Temple. Comment qualifier d'anti-juif un auteur, juif lui-même, et qui plaide - avec sa rage théologique - l'authentique judaïsme de sa communauté ? Comment taxer d'anti judaïsme un écrit qui non seulement use des mêmes ressources que Qumrân en situation de litige, mais qui s'arrête plus tôt que les Esséniens de Qumrân, car eux ne répugnent pas à s'arroger le titre de « vrai Israël » ?

Si l'on veut évaluer correctement la portée de l'argumentation matthéenne, et si l'on veut éviter les erreurs de perspective, il est indispensable de la replacer dans sa dynamique historique. C'est ainsi que j'achèverai cette partie consacrée à Mt en distinguant trois stades historiques successifs.

Au premier stade, Mt rédige son évangile; son église vient d'être excommuniée par la Synagogue, et Mt réagit en usant de l'arsenal de controverse qui lui est familier. Nous sommes dans le courant des années 70.

Au deuxième stade, l'ouverture à la mission païenne œuvrée par Mt a réussi, sa communauté s'est arrachée à l’orbite du judaïsme pour rejoindre la Grande Église à majorité pagano-chrétienne. Mais la Grande Église qui reçoit l'évangile de Mt, et qui l'accueille d’ailleurs très favorablement, ne participe plus de la querelle de famille. Reçue à l'extérieur du débat juif, la polémique matthéenne change alors de statut; elle ne justifie plus l'identité d'une secte juive, mais légitime un système religieux coupé de l'institution synagogale; à ce moment, mais à ce moment-là seulement, on peut parler d'antijudaïsme.

Le troisième stade est l'accueil de l'évangile dans le canon du Nouveau Testament, stabilisé dès la fin du 2e siècle. L'acculturation de Mt trouve là son point d'achèvement : l'évangile retenu par l'Église pour faire partie du recueil normatif de ses Écritures lie définitivement à l'identité chrétienne le rejet d'un judaïsme entre-temps érigé en mouvement monolithique. Deux blocs se font face. L'évangile de Mt va contribuer dès lors à la montée du christianisme en légitimant la diabolisation des juifs. Faut-il lui imputer la responsabilité de cet usage inattendu, imprévu, et déplacé face au programme originel ? Les détracteurs de Mt devraient, à tout le moins, porter au crédit de l'auteur une intention que l'histoire a tragiquement rendue caduque.

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© Daniel Marguerat, SBEV / Éd du Cerf, Cahier Évangile n° 108 (Juin 1999), « Le Nouveau Testament est-il anti-juif ? », p. 23.