Après avoir exposé la situation, le narrateur présente des scènes successives dans lesquelles Jésus rencontre les différents personnages...

Les différentes scènes du récit

Après avoir exposé la situation, le narrateur présente des scènes successives dans lesquelles Jésus rencontre les différents personnages de ce récit : d’abord les disciples, ensuite Marthe, finalement Marie et les Juifs qui l’accompagnent. Dès le début, on entrevoit quel va être le dénouement de l’intrigue, mais le narrateur ne décrit pas tout de suite sa réalisation. Il maintient ainsi un long suspens et attire l’attention du lecteur sur les paroles de Jésus. Ce qu’on peut dire à ce stade de la présentation de cet épisode, c’est que son intrigue sera à la fois de résolution (on passe de la maladie et la mort de Lazare à sa résurrection) et de révélation sur l’identité de Jésus (il n’est pas un Messie immortel, même s’il s’appelle « résurrection et vie »).

Situation et personnages (Jn 11,1-5)
Les premiers versets présentent la famille de Béthanie et annoncent la maladie de Lazare, sur laquelle le narrateur insiste puisqu’elle est mentionnée trois fois en trois versets (v. 1-3). Une autre information est répétée au début du récit, d’abord venant de Marthe et Marie, ensuite du narrateur : une relation d’amitié unit Jésus avec les deux sœurs et Lazare (cf. v. 3 : « Celui que tu aimes est malade » et v. 5 : « Jésus aimait Marthe, sa sœur et Lazare »).

Cette insistance sur l’amour de Jésus ne rend que plus étonnante son attitude apparemment indifférente lorsqu’il apprend que Lazare est malade : il reste, en effet, encore deux jours à l’endroit où il se trouvait avant de se mettre en chemin vers Béthanie (v. 6). De plus, Jésus se contente de déclarer : « Cette maladie-là ne débouche pas sur la mort, elle est pour la gloire de Dieu, afin que le Fils de Dieu soit glorifié par elle. » (v. 4). Or ces belles paroles de Jésus sonnent creux, car on apprendra, dans la scène suivante, que Lazare est mort, ce qui réduit à néant la belle assurance de Jésus affirmant que cette maladie n’entraîne pas la mort. À ce niveau du récit, on aurait envie de dire qu’au lieu de parler, Jésus aurait mieux fait d’agir. C’est d’ailleurs ce que lui suggèreront plus tard, l’une après l’autre, les deux sœurs : « Seigneur, si tu avais été là mon frère ne serait pas mort » (v. 21 et v. 32).

Dialogue entre Jésus et les disciples (Jn 11,6-16)
Finalement, Jésus décide d’aller en Judée avec ses disciples mais, avant de partir, s’instaure entre eux un dialogue qui n’est pas exempt de malentendus, – ce n’est d’ailleurs pas un cas unique dans l’évangile de Jean qui joue souvent la carte de ce procédé littéraire. Tandis que Jésus parle de sommeil à propos de la mort de Lazare, les disciples comprennent, en effet, qu’il dort, c’est-à-dire qu’il se repose et, en conséquence, qu’il va guérir. Mais Jésus précise que Lazare est bien mort et qu’il se réjouit de cette mort en son absence. L'attitude de Jésus se réjouissant devant la mort d’un de ses amis est, une nouvelle fois, pour le moins étonnante ! Seul le fait qu'il traite de « sommeil » la mort de Lazare laisse supposer qu'il a de bonnes raisons de se réjouir.

Une autre source de malentendu provient de ce que le retour en Judée représente un danger de mort pour Jésus, car on veut le tuer. Les disciples le savent d’ailleurs et Thomas prend la parole pour encourager le groupe à s’unir au sort de Jésus : « Allons, nous aussi, pour mourir avec lui » (v. 16). On passe ainsi de la mort de Lazare à celle qui menace Jésus et, d’une certaine manière aussi, les disciples qui sont avec lui. Or, si Jésus ne rectifie pas sur le champ les paroles de Thomas, les événements indiqueront clairement que Jésus n’entraîne personne dans la mort avec lui. Au contraire, il mettra en pratique ce qu’il a dit : tel le bon berger, il donnera sa vie pour sauver le troupeau. Avant sa passion, il dira, en effet, en parlant des disciples, à ceux qui viennent l’arrêter : « Ceux-là, laissez-les aller. » Et l’évangéliste d’ajouter : « Il fallait que la parole de Dieu fût accomplie, “Ceux que tu m’as donnés, je n’ai perdu aucun d’entre eux” » (Jn 18,8).

Rencontre entre Jésus et Marthe (Jn 11,17-27)
Jésus n’est pas encore entré dans le village de Béthanie (v. 30) que Marthe va à sa rencontre, tandis que Marie reste assise dans la maison du deuil. Dans son dialogue avec Marthe – le plus long de tout le récit – Jésus évoquera non seulement la résurrection, mais il se présentera comme la résurrection et la vie, révélant ainsi sa propre identité. Marthe, de son côté, manifestera sa foi en Jésus d’abord par une affirmation : « Je sais que, quoi que tu lui demandes, Dieu te le donnera » (v. 22), qui traduit son espérance que Jésus pourra ramener son frère à la vie. Ensuite, dans une véritable confession de foi, elle reconnaîtra l’identité de Jésus, indépendamment de toute référence à Lazare : « Oui, Seigneur, je crois que tu es le Christ, le fils de Dieu, celui qui vient dans le monde » (v. 27).

Jésus, Marie et les Juifs qui l’accompagnaient dans le deuil (Jn 11,28-37)
Sans en avoir reçu l’ordre, Marthe avertit sa sœur que le Maître l’appelle. Aussitôt, celle qui était restée assise se met debout et part à la rencontre de Jésus. Le groupe des Juifs, venus l’accompagner dans le deuil, la suivent pensant qu’elle va à la tombe. Mais elle va vers Jésus qu’elle rencontre à l’endroit même où Marthe l’avait rencontré, et lui dit la même chose : « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort » (v. 32). Cependant, contrairement à Marthe, Marie en reste là ; elle ne dit rien de plus. C’est le groupe des Juifs présents, auquel se joint peut-être Marie dans l’invitation « Seigneur, viens et vois » (v. 34), qui prendra la parole pour répondre à la question de Jésus, constater l’amitié de Jésus pour Lazare et se demander si celui qui avait donné la vue à un aveugle-né n’aurait pas pu éviter la mort de son ami.

Quant à Jésus, un seul « Où l’avez-vous mis ? » (v. 34) va interrompre des réactions de frémissement intérieur (v. 33 et v. 38), de trouble (v. 33) et de pleurs (v. 35). Celui qui se réjouissait de « ne pas avoir été là » (v. 15), pleure maintenant devant la réalité de la souffrance et du deuil. Sa joie ne venait donc vraisemblablement ni d’une inconscience, ni d’une impassibilité. En outre, au-delà de la mort de Lazare, le verbe « se troubler » évoque l’affrontement de Jésus avec sa propre mort (voir Jn 12,27).

Voyant les larmes de Jésus, les Juifs pensent à l’amitié de Jésus pour Lazare : « Voyez comme il l’aimait ! » (v. 36). Émouvants et bouleversants, ces pleurs de Jésus devant la tombe de Lazare ! Il sait qu’il va redonner vie à Lazare, mais il pleure. D’ailleurs, à sa question : « Où l’avez-vous mis ? », ils lui avaient répondu : « Seigneur, viens et vois » (v. 34), l’invitant à « faire l’expérience » du deuil et, au-delà, celle de la mort. Ils ne lui décrivent pas, en effet, l’endroit où ils l’ont mis, mais ils l’invitent à faire la démarche pour venir « voir ». Celui qui s’était présenté à Marthe comme étant la « Vie » pleure devant le deuil, et il va faire l’expérience de la mort.

Jésus devant le tombeau de Lazare (Jn 11,38-44)
Arrivé devant le tombeau, Jésus demande qu’on enlève la pierre. Marthe intervient alors : « Seigneur, il sent déjà, c’est le quatrième jour » (v. 39). Cette donnée temporelle souligne le temps passé (les quatre jours ont dépassé le temps qu’il faudra pour la résurrection de Jésus !) et met en évidence la corruption du cadavre, précisée par l’odeur de mort qui s’en dégage. En conséquence, l’efficacité de la parole de Jésus n’en est que davantage mise en valeur. Tous les signes de la mort sont là, mais grâce à une parole, le mort va revivre. Jésus appelle Lazare par son nom, mais il le fait d’une voix forte (v. 43) qui n’est pas sans évoquer la voix forte du don de la Torah au Sinaï (Dt 5,22) et touche toute personne qui gît dans un tombeau. Lazare sort libre et vivant du sépulcre, mais muet sur ce qu’il a pu « vivre ». Une chose est certaine : si le narrateur ne décrit pas ici la joie de la rencontre entre Lazare et ses sœurs, alors qu’il avait détaillé la peine de Marie et de ceux qui l’accompagnaient, c’est que la perspective du récit n’est pas la joie de la famille de Béthanie, mais l’écoute des paroles de Jésus et l’attention à ses gestes.

La mort de Jésus est décidée (Jn 11,45-53)
Comme dans d’autres passages de l’évangile de Jean, les signes de Jésus et ses paroles ne sont pas interprétés de la même façon par tous : d’un côté « beaucoup de Juifs… crurent en lui » (v. 45) de l’autre, les grands prêtres et les Pharisiens, informés de la résurrection de Lazare, en conclurent que Jésus représentait un danger pour toute la nation (v. 47). C’est alors qu’intervient Caïphe, qui était Grand Prêtre cette année-là, pour affirmer qu’il vaut mieux qu’un seul meure plutôt que tout le peuple (v. 50). Sa déclaration, qui apparaît d’abord comme un conseil, est interprétée par le narrateur comme une prophétie.

La mort de Jésus acquiert ainsi une signification positive : elle sauve tout un peuple. Bien plus, elle permet l’unité de toute l’humanité dispersée (v. 52). À la fin de l’épisode, les paroles du Grand Prêtre sur la mort de Jésus renvoient à l’explication de la mort de Lazare donnée par Jésus à ses disciples au début du passage (v. 4). Si cette dernière n’a pas abouti à la mort, mais a été pour la gloire de Dieu, la mort de Jésus débouchera sur la vie d’une multitude.


© Bernadette Escaffre, SBEV / Éd. du Cerf, Cahier Évangile n° 127 (mars 2004), "Autour des récits bibliques", (p. 38-41)