La « jalousie » n'apparaît pas avant le prophète Ézéchiel dans le corpus prophétique...

Qu'il s'agisse de l'adjectif, du nom ou du verbe, la « jalousie » n'apparaît pas avant le prophète Ézéchiel dans le corpus prophétique. Il n'y en a pas trace chez les prophètes préexiliques. Il semble donc qu'à partir de l'exil, le corpus prophétique prenne en quelque sorte le relais du corpus deutéronomique. Il n'est pas exclu pour autant que les premières attestations prophétiques soient contemporaines des dernières strates du courant deutéronomique et deutéronomiste. On relèvera, à cet égard, que la mention de la jalousie dans l'oracle d'Ez 5,13 recoupe le sens que Dt 29,19 donne à ce terme.

Passion et force agissant dans l'histoire
Pourtant, dans son ensemble, le corpus prophétique témoigne d'infléchissements tout à fait significatifs, voire de mutations décisives, dont témoigne déjà le livre d'Ézéchiel. Tout d'abord, en intégrant le terme dans la trame de la symbolique conjugale (Ez 16,38.42 ; 23,25), le prophète confère à la jalousie de Dieu un caractère passionnel encore plus accusé : c'est la jalousie d'un époux outragé. Pourtant, sur deux points, il s'écarte des connotations du terme dans les premières occurrences : tout d'abord, la jalousie n'est plus aussi étroitement liée à l'observance du premier commandement dont le commentaire semble avoir été à l'origine de l'apparition du terme. D'autre part, Ézéchiel et, à sa suite, les autres prophètes (sauf Na 1,2 mais dans un contexte différent des textes deutéronomiques) n'emploient plus jamais l'adjectif par lequel le terme qualifie l'être intime de Dieu. Bien plutôt, l'usage du nom permet de présenter cette jalousie comme une réalité objective, en partie détachée de Yhwh qui en est pourtant la source, et qui se manifeste comme une force agissant dans l'histoire soit négativement, soit positivement.

Jalousie contre les nations

Le même livre est précisément le témoin d'une transformation encore plus importante : en Ez 35,11 ; 36,5-6 et 38,19, la jalousie s'exerce à l'encontre non plus d'Israël mais des nations. Sur ce point, Ézéchiel sera suivi par tous les témoins du corpus prophétique qui vont suivre, citons entre autres Is 42,13 ; 59,17 ; 26,11. C'est là un véritable retournement par rapport aux textes les plus anciens. L'expérience de l'exil n'est sans doute pas pour rien dans ce changement d'orientation : Dieu se juge comme humilié à travers le châtiment de son peuple (voir Ez 36). Aussi se doit-il de réagir contre les ennemis d'Israël pour sauver l'honneur de son Nom.

Une force constructive
Bien plus, Ézéchiel, encore lui, ne craint pas d'associer la jalousie à la miséricorde de Dieu (Ez 39,25). À sa suite, beaucoup de textes vont affecter la jalousie d'un coefficient positif : de puissance menaçante et dangereuse, elle devient une force constructive, à l'œuvre dans l'histoire (Is 63,15 ; Za 1,14 ; 8,2 ; Jl 2,18), travaillant à l'avènement des temps messianiques (Is 9,6) et au triomphe du « petit reste » (Is 37,32). Le Cantique mettra un sceau final à cette évolution en identifiant la jalousie avec l'amour.

Tonalité eschatologique
Enfin, les derniers éditeurs du corpus prophétique vont conférer une tonalité eschatologique à cette action de la jalousie dans l'histoire. N'œuvre-t-elle pas à l'avènement du Jour de Yhwh avec ses deux faces contrastées : châtiment et salut (So 1,18 ; 3,8 ; Ez 38,19 ; Jl 2,18 et surtout Na 1,2 qui va jusqu'à reprendre l'usage de l'adjectif en mettant en scène Yhwh comme Juge suprême) ? On assiste dans ce cadre à un changement des destinataires de cette jalousie divine : celle-ci ne s'exerce plus contre Israël ou les nations, elle se retourne contre « les ennemis de Yhwh » et sauve « ceux qui se réfugient en lui ».

 
© Bernard Renaud, SBEV / Éd. du Cerf, Cahier Évangile n° 149 (septembre 2009), "Un Dieu jaloux entrre colère et amour", pages 48-49.