Les sources bibliques relatives aux faits et gestes de David constituent un ensemble très complexe...

Les sources bibliques relatives aux faits et gestes de David s'étendent de 1 S 16 à 1 R 2. Elles constituent un ensemble très complexe qui a donné lieu à une intense recherche depuis plus d'un siècle, avec une nette accélération dans la décennie 1970-1980.

Telle qu'elle se présente sous sa forme définitive, l'histoire de David s'organise autour du remplacement de Saül par David (1 S 16 - 2 S 8) et de la succession de David par Salomon (2 S 920 + 1 R 1-2). Deux réponses à un unique problème qui ne trouve de solution définitive qu'au dernier verset de l'histoire, en 1 R 2,46.

L'intérêt du texte pour les questions de légitimité est tel que bon nombre de données qui seraient du plus haut intérêt pour l'historien apparaissent comme accessoires ou font carrément défaut. L'instabilité initiale du pouvoir alimente, en effet, un texte détaillé et démesuré par rapport aux réalisations effectives du règne qui n'occupent que quelques notices ou brefs récits. Comment David a-t-il pu trouver le temps et les ressources nécessaires pour poser les bases institutionnelles et territoriales d'un royaume, s'il n'a passé son existence qu'à nouer et à dénouer des intrigues, à mater révoltes et séditions ? A cette question la Bible ne répondra pas parce que le zoom qu'elle adopte pour fixer le portrait de David limite singulièrement, dans cette direction, la profondeur de champ.

L’ascension de David (1 S 16 – 2 S 8)

Les traditions sur les débuts de David comprennent deux ensembles qui décrivent deux périodes distinctes: David à la cour de Saül (1 S 16-20) et David le fugitif (1 S 21-23; 27; 29-30; 2 S 1 - 2,8 ; 5).

David à la cour de Saül (1 S 16-20)

Son entrée est fortement marquée de traits folkloriques et légendaires. Le combat singulier contre Goliath pourrait être le développement d'une tradition rapportée de manière bien plus prosaïque en 2 S 21,19 qui attribue la mort de Goliath à Elhanân. L'arrière-fond des récits est celui des guerres philistines de Saül et le recrutement israélite semble concerner les populations du Sud.

Le mariage de David avec une fille de Saül est également compliqué. Un premier projet, avec Mérab, échoue (1 S 18 17-19). La tradition du mariage avec Mikal, fille de Saül (18,20-27) a été maintenue moyennant quelques traits hostiles à Saül. Le thème du héros qui épouse la fille du roi est certes folklorique. Mais la réalité d'un lien matrimonial entre David et la maison de Saül encore évoquée en 2 S 3,13-16; 6,16.20-23 semble difficilement contestable, car ce premier mariage pose la question de l'héritier éventuel. Celle-ci sera réglée à la fin de l'épisode de la danse devant l'arche (2 S 6,23).

Même en accordant une date ancienne aux traditions qui alimentent le récit, on doit en constater la disparité. Pour l'historien, ce constat signifie que les faits historiques demeurent pour une grande part inconnus des premiers narrateurs qui ne disposent essentiellement que de traditions populaires.

On peut retenir que David, fils de Jessé, est originaire de Bethléem, du clan d'Éphrata (1 S 17,12), dont le nom suggère une migration d'Éphraïmites vers le Sud. Peut-être faut-il comprendre que David a été enrôlé dans l'armée de Saül ? La percée fulgurante effectuée par David auprès de Saül pourrait s'expliquer par les visées de Saül sur la région du Sud. Puisqu'il en est originaire et qu'il connaît bien le terrain, David pouvait constituer un agent de choix au service de l'élargissement du nouveau royaume dans cette direction. On peut même penser, tant les textes cherchent à nous convaincre du contraire, que la jalousie et la haine que Saül manifestera par la suite aient été motivées par l'ambition de David.

David le fugitif (1 S 21-23; 27; 29-30; 2 S 1-2,7; 5)

La seconde partie des débuts de David est d'une tout autre facture que la précédente. On peut en effet y discerner une source ancienne que plusieurs exégètes font remonter à un contemporain des événements: le prêtre Abiatar, rescapé du massacre de la famille sacerdotale de Nob, devenu compagnon de David après cette tragédie. L'histoire de David prend donc un tour plus précis. David y apparaît comme un maquisard pourchassé par Saül. Dès que celui-ci abandonne la poursuite pour faire face ailleurs à une attaque philistine, David en profite pour consolider ses positions. L'épisode de Nabal et d'Abigaïl (1 S 25,1-42) est à ce titre intéressant parce qu'il décrit David et sa bande comme les protecteurs de paysans-éleveurs du Sud (v.7.15.16.21).

Le passage de David aux Philistins est assurément l'épisode le plus trouble de cette période (1 S 27,1 – 28,2). L'historien tient ici un élément précieux, puisqu'on n'invente pas une information de ce genre. La notice chronologique de 1 S 27,7 qui fixe le séjour de David en pays philistin à un an et quatre mois paraît vraisemblable et elle n'est pas contredite par celle de 1 S 29,3 : « un an ou deux ». Le texte est parfaitement conscient de l'ambiguïté de la situation (v.12) mais la solution du problème est plutôt savoureuse (1 S 28,1-2). !

On peut comprendre que David, pourchassé par Saül, s'est vu contraint de chercher refuge auprès des Philistins. Le texte insiste pour nous ; montrer qu'il ne s'agit pas d'un passage à l'ennemi et que David, au contraire, a su profiter de la couverture philistine pour amorcer l'ébauche de son propre royaume dans le Sud. Il bénéficie pour cela de quelques complicités (son épouse Mikal, son ami Jonathan) et de certains appuis (le prophète Gad, le prêtre Abiatar).

David roi de Juda

Dès la mort de Saül, David est considéré comme le roi d'lsraël. Le premier acte de son gouvernement concerne la mémoire de Saül (2 S $1). On note, une fois encore le souci de marquer la continuité entre les deux premiers rois. 2 S 2,1-4 rapporte sobrement la première onction royale de David à Hébron. Chronologiquement, cette onction hébronite et strictement judéenne de David n'est peut-être pas à sa place. On la verrait mieux comme la conclusion de la période décrite en 1 S 25-30. Mais la logique du récit interdit toute onction publique de David avant la mort de Saül. David n'est pas un usurpateur.

David commence donc par se faire reconnaître roi de Juda, dans le sud du pays. Comment va-t-il réussir à s'imposer au nord ? On le voit d'abord chercher des appuis en Galaad, auprès des habitants de Yabesh, que Saül avait délivrés de la menace ammonite (1 S 11). Il leur adresse un message : félicitations pour les honneurs funèbres qu'ils ont rendus à Saül, encouragement et main tendue pour la suite des événements (2 S 2,4b-7). On peut en déduire que le Galaad est toujours menacé et que David pourrait y jouer un rôle de sauveur tout comme Saül. Car David se présente en successeur soucieux d'honorer le cahier des charges laissé par Saül. Mais la suite des événements montre qu'il cherche surtout à prendre de vitesse un concurrent. Car Abner, I'homme fort du régime de Saül, établit comme roi sur Galaad, précisément, Ishboshet, un fils de Saül (2 S 2,9). L'affrontement paraît donc inévitable.

David roi d'Israël (2 S 2,8 – 5,5)

Ce récit constitue la section finale de l'ascension de David vers la royauté sur tout Israël. Il aborde la phase la plus délicate du remplacement de Saül par David. Après la mort de Saül, le royaume d’Israël est loin d'avoir été démembré par les Philistins puisqu'il s'étend encore d'est en ouest, du Galaad à Asher, en passant par Yizréel, et vers le sud, d'Ephraïm à Benjamin.

Le texte va s'attacher à démontrer que l'élimination d'Abner et d'Ishboshet, deux meurtres qui mettent fin à la maison de Saül, n'est pas le fait de David. Pour Abner, l'affaire est réglée par la vengeance de Joab. Pour Ishboshet, elle l'est par les Benjaminites eux-mêmes. Cette version, toute favorable à David, est cependant contredite par une autre dont il ne reste que des bribes en 2 S 21,1-14, texte qui semble vouloir masquer la réalité de i'élimination des fils de Saül par David. Quoi qu'il en soit de ces événements intentionnellement maintenus dans une zone d'ombre, David peut être sacré roi d’Israël dans sa ville d'Hébron (2 S 5,1-3). Il comprendra vite l'impossibilité de gouverner le pays à partir d'une capitale située trop au sud et cherchera à s'établir plus au nord dans une ville de son choix : Jérusalem.

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© Damien Noël, SBEV / Éd du Cerf, Cahier Évangile n° 109 (Septembre 1999), « Au temps des rois d’Israël et de Juda » p. 13-15